Drôle de question, n’est-ce pas ? Posée comme ça, à brûle-pourpoint, elle a l’air d’une évidence. Qui oserait répondre « non » ? Personne, évidemment. Et pourtant, dès qu’on gratte un peu, cette petite phrase devient un piège redoutable, une arme rhétorique brandie à la télévision, sur les plateaux, dans les débats de comptoir comme sur les réseaux sociaux.
Une question qui n’en est pas une
« Vous condamnez les violences ? » n’est presque jamais une vraie question. C’est une sommation. Celui qui la pose ne cherche pas votre opinion : il vous place sur la balance publique et attend que vous payiez votre tribu de mots. Répondez trop vite, et vous enfilez un costume qu’on vous a cousu. Répondez trop lentement, et voilà qu’on soupçonne votre silo. « Il a mis trois secondes à condamner… c’est louche. » L’espace public est devenu un tribunal permanent où la moindre hésitation vaut aveu.

C’est ce qu’on appelle, dans les cuisines de la communication, la question-piége. Elle repose sur un présupposé simple : si vous ne condamnez pas, à la seconde, avec les mots exacts attendus, c’est que vous êtes complice. Plus pernicieux encore, elle vous force à parler des sujets que l’autre a choisis, au moment qu’il a choisi, dans le cadre qu’il a construit. Celui qui pose la question tient déjà la caméra.
Condamner, oui. Mais ensuite ?
Bien sûr qu’il faut condamner les violences. Celles qui brûlent des voitures comme celles qui broient des vies derrière des portes closes. Les coups de matraque comme les coups de poing. La violence n’a pas de couleur politique, elle a des victimes, et c’est bien le seul point qui compte vraiment.

Mais la condamnation verbale est un stublit confortable. Une phrase lâchée, un trémolo dans la voix, et voilà la conscience en paix. On a « condamné ». Super. Pendant ce temps, les causes restent là, bien vivantes : la misère qui serre, l’injustice qui ronge, le sentiment d’abandon qui gronde. Condamner sans rien comprendre, c’est éteindre l’incendie et laisser la fuite de gaz ouverte.
Refuser le chantage, pas la responsabilité
Alors oui, refusons le chantage à la condamnation. Refusons ce rituel où l’on exige des uns des précisions horodatées sur leur indignation pendant que les autres distribuent les leur avec des airs de procureurs. Mais refusons aussi la facilité inverse : celle qui consiste à tout excuser au nom des causes, comme si la détresse donnait un permis de détruire.

La vraie question, la seule qui vaille, n’est pas « condamnez-vous ? » mais « que faites-vous ? ». Que fait-on pour que la violence ne soit pas la dernière langue qui reste à ceux qui n’ont plus rien ? Que fait-on contre l’impunité des uns, la radicalisation des autres, la machine à clivages qui nous oppose tous ?

Condamner les violences, c’est bien. Les comprendre pour les empêcher, c’est mieux. Et agir pour que la question ne se pose plus, c’est enfin digne de nous.

Et vous, vous en pensez quoi ? La zone de commentaires vous attend : s’il vous plaît, jouez-collectif et restez civil : la brutalité, on en a déjà assez comme ça.