On les croise partout : au bureau, en soirée, dans les commentaires de Le Monde ou même dans les files d’attente chez le boulanger. Des gens souriants, polies, toujours prêts à tendre la main ou à partager un meme sur les chats. Des gens sympathiques. Pourtant, derrière leur façade de bienveillance se cache un crime de masse : celui de l’esprit critique, assassiné à coups de « c’est comme ça », de « faut pas exagérer » et de « moi je dis que ».
Prenez Jean-Michel, 38 ans, cadre moyen et fan inconditionnel de Top Chef. Jean-Michel, c’est le roi du « oui, mais ». Oui, le réchauffement climatique est un problème, mais « il faut aussi penser à l’économie ». Oui, les inégalités sociales sont choquantes, mais « les gens devraient arrêter de râler et bosser plus ». Jean-Michel ne tue personne, bien sûr. Il ne vole pas, ne triche pas, ne ment pas (enfin, pas volontairement). Non, Jean-Michel, lui, il édulcore. Il transforme chaque débat en une soupe tiède où plus rien n’a de goût, où plus rien ne dérange. Et c’est bien pire.
Parce que le vrai danger, ce n’est pas le méchant, le cynique, le connard assumé. Ceux-là, au moins, on les voit venir. On peut les éviter, les combattre, les ridiculiser. Non, le vrai fléau, c’est le sympathique. Celui qui étouffe les idées sous des montagnes de bon sens, qui noie les révoltes dans des baignoires de modération. « Pourquoi tu t’énerves ? », « Faut relativiser », « C’est pas si grave ». Des phrases anodines, mais qui, répétées à l’infini, finissent par nous convaincre que, finalement, peut-être qu’on exagère. Peut-être qu’on devrait, nous aussi, baisser les bras et sourire.
Et puis il y a les réseaux sociaux, ce terrain de jeu idéal pour les tueurs en costume-cravate. Là, les sympathiques pullulent. Ils partagent des citations de Bouddha entre deux posts sur la dernière série Netflix, ils likent les publications sur la solidarité… mais s’empressent de commenter « #PasTousLesHommes » sous un article sur les féminicides. Ils signent des pétitions pour sauver les pandas, mais roulent des yeux quand on parle de justice sociale. Leur arme ? L’équivalence. « Oui, mais les hommes aussi souffrent du patriarcat », « Oui, mais la police, elle fait aussi du bon travail ». Comme si reconnaître un problème en invalidait automatiquement un autre.
Alors, comment survivre dans un monde où les bourreaux sont charmants et les victimes… un peu trop bruyantes ? Peut-être en refusant de jouer leur jeu. En assumant notre colère, nos contradictions, nos excès. Parce que l’esprit critique, ça se cultive comme une mauvaise herbe : avec de l’entêtement, un peu de désordre, et surtout, sans modération.
Et si, finalement, le vrai geste révolutionnaire, c’était de cesser d’être sympathique ?
Jean-Michel, c’est mon voisin. Hier, il m’a dit : « Oui, la pollution c’est grave… mais bon, moi j’ai une voiture diesel, c’est pratique. » J’ai failli lui offrir un manuel de sophisme pour Noël. Merci pour cet article qui met des mots sur cette rage sourde !
L’article pointe un phénomène insidieux : la banalisation de la modération comme outil de neutralisation des débats. Ces « sympathiques » sont souvent les gardiens involontaires du statu quo. Leur bienveillance apparente cache une peur du conflit, donc du changement. Et si, comme le suggère la fin, la révolution passait par l’acceptation de notre propre inconfort ?
Je me reconnais dans cette description… et ça me fait flipper. Merci pour ce coup de pied dans la fourmilière des bonnes intentions qui tuent l’action. À méditer avant mon prochain « oui, mais » en soirée.